La quenelle comme plus-à-jouir

10 janvier, 2014 (11:54) | Diversion | By: Vincent Folliot

La quenelle, à bien y regarder profondément, induit la question du langage. Si l’on considère ce geste comme le signe nouveau d’un anti-quelque-chose où la main ouverte n’est là que pour donner quelques centimètres de plus au pousse-au-jouir, alors il faut saluer l’énorme économie de moyens pour enfler le fion du système. La quenelle est donc un élément hiératique de discours totalisant. Il fait sens et offrira probablement, avec le temps, d’autres produits gestuels dérivés – poings fermés, doigts écartés – pour tous les orifices (mondialisation oblige) que la vindicte populaire s’évertuera à combler.

Faire une quenelle prend moins d’une seconde, un peu plus pour la pose et beaucoup plus aux audacieux qui trouveront malin de s’afficher pour la postérité, pour la beauté du geste. Elle supplée à l’effort de l’explication, de l’argumentation, et en évacue la contrainte tout en étant prétendument porteuse de jouissance à peu de frais. Y trouver une connotation antisémite c’est combler le pseudo vide narratif que Dieudonné lui a donné, avec mauvaise foi, rire gras et clin d’œil en coin pour les connaisseurs. Pour autant, cette interprétation contribue à donner corps au geste en lui offrant bien des occasions où il pourra se confronter à l’interdit, à la norme, à la morale. La petite quenelle, ce petit geste, brave l’immense portée symbolique de la Shoah. La confrontation, inédite, asymétrique, ébranle les certitudes transmises par le système dans un allant qui se fiche bien, au final, de l’histoire et de la Vérité (sinon que viendrait faire Faurisson dans les spectacles de Dieudonné ?).

Bref, la quenelle transgresse et légitime la transgression en pensant que ce qui est institué ou perçu fort (juif, État, ou autres, selon les goûts et les humeurs) utilise la loi et la morale, bref les attributs du puissant, contre le faible. L’interdiction des spectacles, les discours emphatiques de la classe politique, Valls en tête, tout cela donne du grain à moudre à la quenelle. Sans doute trouvera-t-on des voix pondérées qui ramèneront et édulcoreront l’antisémitisme de Dieudonné à son seul antisionisme.  Pourtant c’est là la preuve de l’épaisseur de ce discours nauséabond et dangereux car total, reprenant le schéma précité : le sionisme d’Israël envers les territoires occupés, illustration de l’inégal combat entre le petit, l’édenté palestinien (on sait, avec les mythologies de Barthes, que l’oriental est édenté donc vertueux) et le fort, Tsahal en tête. C’est donc un modèle discursif moral, quasi imparable, que Dieudonné a érigé, qui permet, à tout à chacun, de trouver son faible à défendre et son fort à symboliquement combattre par la seule dimension foutative, anale, régressive et jouissive (prosaïquement, cela donne « je m’en cague de ta Shoah, elle fait écran à mes problèmes qui freinent la jouissance que je veux avoir de la vie »). Pas de risques. La perversité de Dieudonné étant d’aider (toujours les rires gras) au ciblage de ce qui occulte tes problèmes et non de dire voilà qui est à l’origine de tes problèmes.

Mais quelle est la motivation première du quenelleur ? Quel est l’appétant dans tout ça ? A l’évidence il s’agit du plaisir, non comme hubris brisant la Némésis du système, mais comme vide qui se pare, avec un mélange de fierté, de fatalité et de lucidité, d’un pied-de-nez dérisoire à toutes les certitudes. La quenelle approfondit la béance du trou, le vacuum de la bêtise ne pouvant être pleinement rempli que par l’épaisseur que l’on donnera au symbole. Quenelle de Soral sur le mémorial de la Shoah-ananas ? Quiconque avale un ananas a confiance dans son anus.

La quenelle devient donc un symbole fédérateur de la même manière que l’on pisse, en rang égalitaire ; la miction par le devant valant bien l’intromission par le derrière à l’exception près qu’elle vient satisfaire un besoin naturel quand la quenelle satisfait l’absence de besoin. Elle est le plus-à-jouir, la recherche de la plus-value hédoniste, du summum, rejoignant là ce que le capitalisme informel juge nécessaire : soit, une recherche de l’économie de moyens vers le geste efficace, créateur de jouissance, qui fasse diversion et détruit l’éthos (1) que toute démocratie saine nécessite.

(1). La lecture de Cornélius Castoriadis est préconisée. Au moins on en aura un aperçu ici. Je cite « Il y a ainsi pour Castoriadis un ethos démocratique, sans lequel des institutions démocratiques non seulement ne pourraient être établies, et qui quand bien même celles-ci tomberaient du ciel, ne sauraient perdurer. Ethos de l’autonomie, qui comprend aussi bien la paresia (la franchise) par laquelle la confrontation des divergences de vues se déleste de stratégies dissimulées et manipulatrices, que de manière plus générale, un rapport aux autres au travers duquel autrui n’est pas abordé tel un moyen à asservir à ses propres fins, ni donc envisagé en fonction d’une position hiérarchique selon laquelle il nous serait soit subordonné soit sujet de notre subordination, mais telle une altérité avec laquelle nous pouvons concourir au croisement et décloisonnement mutuel de nos perspectives en vue d’une quête de la vérité, de la justice et de la liberté, cette dernière étant alors comprise comme personnellement accessible dans la mesure où elle l’est collectivement, étant entendu que la réflexivité de chacun s’enrichit et se nourrit de celle de tous. »

Vincent Folliot

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